Lacte de question dans des scènes dembauche à partir
dun corpus différentiel
(francophones vs apprenants néerlandophones de français)
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FLAMENT-BOISTRANCOURT, D.
DEBROCK, M.
in Revue PArole, Vol. 2, pp. 93-120, 1997
Aujourdhui on sintéresse plus que jamais aux corpus, en particulier aux corpus de langue parlée.
ß
À partir de 1993 à la K.U.Leuven : le corpus LANCOM (LANgue et COMmunication)
= Corpus différentiel (francophones vs néerlandophones) dinteractions verbales réalisées en français
ß
Objectifs :
- Localiser ce qui est central et typique dans une langue au travers des fautes de performance, en particulier celles des non-natifs (Blanche-Benveniste, 1996).
- Identifier les manières de dire qui, souvent parce quelles nont pas été suffisamment décrites linguistiquement, apparaissent comme non enseignables.
LANCOM a déjà suscité nombre de travaux de recherche.
p.ex. : Lanalyse de lacte de question (Cornette, 1995)
- La littérature sur le sujet savère parfois contradictoire.
«
- Cornette : Typologie de lacte de question à partir de nouvelles données empiriques (conversations téléphoniques)
ß
Dans quelle mesure ces résultats sont-ils généralisables à dautres parties du corpus (des scènes dembauche) ?
- Les grandes tendances dégagées par Cornette se retrouvent à nouveau.
- Importance des mots comme donc et sinon.
1. Typologie de la question dans les scènes dembauche de LANCOM
1.1. Caractéristiques des extraits choisis et options méthodologiques préliminaires
Les situations imaginées dans les différentes scènes ne sont pas exactement les mêmes
- Côté français : Le candidat auditionné pose sa candidature à un poste danimateur dans le centre social de la ville de Ronchin (des étudiants en animation sociale et socio-culturelle de lI.U.T. de lUniversité de Lille 3).
- Côté néerlandophone : Le candidat retenu est candidat à un poste de chef de chantier (des élèves en dernière année de lenseignement secondaire à Bruges).
mais tout à fait comparables :
Au plan méthodologique :
¹ caractéristiques prosodiques
= aspects morphologiques, syntaxiques et pragmatiques
Comment reconnaître une question ?
¹ par la présence dune structure syntaxique précise
= un continuum allant de linterrogation à lassertion (Kerbrat-Orecchioni, 1991)
ß
Une question = un énoncé qui se présente comme ayant pour finalité principale dobtenir de L2 un apport dinformation
1.2. Configuration typologique de lacte de question dans nos extraits
A lexception des interrogations totales indirectes et des structures assertives, tous les grands types dégagés par Cornette sont représentés dans nos extraits.
Tableau récapitulatif :
| Structures interrogatives | Francophones nombre doccurences : 20 | Néerlandophones nombre doccurences : 12 | |
| Interrogations totales directes (ITD) |
|
3 2 6 2 1 2 16 |
2 4 0 0 0 0 6 |
|
Interrogations partielles directes (IPD) |
|
1
0
1 1 0 4 |
1
1
0 0 1 6 |
| Structures intermédiaires | Francophones | Néerlandophones | |
| Assertions, demandes de confirmation | SVO + modalisateur et thématisation | 1 | 0 |
| Questions orientées | 1 | 0 | |
| Total | 2 | 0 |
1.3. Ce que cette typologie permet de voir
¹ structures intermédiaires
¹ questions thématisées
¹ questions alternatives (thématisées)
Þ Ces structures sont typiques de la manière de dire des Français.
«
Francophones : prédilection pour linterrogation totale
(ITD : 80% vs IPD : 20%)
ß
Comparaison avec les résultats de Cornette :
Néerlandophones
(ITD : 45,33% vs IPD : 54,66%)
Francophones
(ITD : 79,80% vs IPD : 20,19%)= homogénéité frappante
+ lorigine sociologique des informateurs francophones nest pas exactement la même (origine plutôt modeste vs cadres supérieurs)
- Pourrait-il sagir dun phénomène très général, peut-être peu sensible à des variations dordre sociologique ?
= souci constant de mettre en place une situation dalternative
Þ Linterlocuteur nest jamais atteint directement sur ses réserves de savoir.
« les interrogations partielles : présupposent que lautre soit en possession de linformation demandée.
- Cet art de lalternative ne serait-il pas lun des ressorts linguistiques fondamentaux de la politesse en français ?
- Les questions intermédiaires ne seraient-elles pas elles aussi à interpréter comme des formulations dalternatives :
- Lallocutaire est libre de prendre ces types dénoncés, soit comme des assertions, soit comme des questions.
- Il est impossible de lui faire grief de manquer à un quelconque principe de coopération.
ß
Le ménagement dalternatives semble constitutif de lart de la requête chez le francophone.
1.4. Ce que cette typologie ne permet pas de voir
Cette typologie sinscrit dans le cadre de la phrase.
Léon (1992) : Il faut considérer, non seulement le tour de parole, mais léchange tout entier.
ß
Une prise en compte du cotexte (contexte = lenvironnement verbal ou extraverbal vs cotexte = le seul contexte verbal) savère nécessaire.
1.4.1. Minimisations
La minimisation fait partie des procédés qui signent la parole du natif.
(2) par contre par rapport euh: est-ce que vous connaissez un petit peu euh: Ronchin et: ses habitants ? = parce que: on demande aussi euh: de un travail justement avec euh: les personnes = euh: du quartier
Mais : Au plan prosodique, la justification peut ne pas enchaîner directement sur linterrogative (deux propositions séparées par une pause longue)
Þ Lacte de question nest pas réductible à la simple énonciation dune phrase interrogative.
Þ La question = une unité de type discontinu.
Les phénomènes de minimisation apparaissent avec des interrogations en est-ce que
¹ la construction la plus fréquente
« la structure en SVO domine
= caractéristique des échanges conversationnels ordinaires (« débats politiques : linterrogation en est-ce que prédomine)
ß
La question semble a priori perçue comme un acte brutal quil faut absolument adoucir.
+ La minimisation du dire serait dautant plus nécessaire que lacte de question serait marqué.
1.4.2. Thématisations
La thématisation constitue une autre caractéristique de la parole des francophones.
Cf. Typologie : Les interrogations thématisées représentent 20% de lensemble des interrogations.
Mais : Dans un cadre plus large que celui de la phrase, le nombre de questions thématisées est bien plus élevé (50% de lensemble des énoncés produits).
La thématisation peut se réaliser par
(1) vous dites: avoir déjà effectué des actions éducatives et périscolaires = avec euh: différents organismes est-ce que vous pouvez euh: un peu plus préciser ?
(2) par contre par rapport euh: est-ce que vous connaissez un petit peu euh: Ronchin et: ses habitants ? = parce que: on demande aussi euh: de un travail justement avec euh: les personnes = euh: du quartier
(18) donc pour en revenir à la rémunération euh un D.U.T. euh: ne justifie pas: pour vous euh: une rémunération de quatre mille euh trois cent cinquante francs pour dix-neuf heures ?
(19) donc dans: vos actions euh: associatives vous vous même travaillez euh: en tant que bénévole ?
(29) et: comment vous concevez euh les: enfin les contacts avec euh: ces personnes justement est-ce que vous y avez déjà réfléchi ?
- La seconde interrogation se présente comme une reformulation de la première.
- Linterrogation partielle sert à poser le thème de la question et est paraphrasable par
- en ce qui concerne, quant à, du point de vue de, question, côté
- si
ß
Les interrogations partielles ne seraient-elles pas elles aussi susceptibles de servir dintroducteurs thématiques (cf. les articles zéro) ?
Þ En français, la thématisation semble être surtout de nature syntaxique : mise en position frontale de SN prépositionnels ou dune phrase.
2. Les petits mots du discours de nos extraits : quelques aspects de donc et sinon
2.1. Le cas de donc
Francophones : sur un total de 20 structures interrogatives donc apparaît 6 fois (= 30%) :
- SVO, questions complètes (3 exemples)
(12) donc vous postulez pour le poste danimateur
(16) donc euh: vous arrivez à: tout concilier ?
(17) et donc vous habitez à vous habitez à Lambersart ?
- SVO, questions thématisées (2 exemples)
(18) donc pour en revenir à la rémunération euh un D.U.T. euh: ne justifie pas: pour vous euh: une rémunération de quatre mille euh trois cent cinquante francs pour dix-neuf heures ?
(19) donc dans: vos actions euh: associatives vous vous même travaillez euh: en tant que bénévole ?
- Mots ou syntagmes nominaux (1 exemple pouvant également être considéré comme une structure en SVO)
(22) donc surveillante dexternat à plein temps = maîtresse dinternat à plein temps = et en même temps votre formation à lI.U.T.
= propriété linguistique très générale (Hybertie, 1996) : impossibilité pour donc de se construire avec une interrogation en est-ce que ou une interrogation à inversion
2.1.1. Valeur des donc relevés
Hybertie (1996) distingue trois types différents :
1) les donc à valeur didentification (16)
2) les donc à valeur de différenciation (18-19)
- Le terme introduit par donc reprend un terme antécédent déjà exprimé plus haut dans léchange.
= valeur de reprise- donc se trouve dans des SVO, questions thématisées : donc permet de recentrer le discours sur le thème (Hybertie, 1996).
3) les donc des modalités interrogative, exclamative et impérative
Les trois autres exemples du corpus (12-17-19) ne sont pas assimilables aux donc marquant une interrogation décrits par Hybertie.
= des demandes de confirmation qui portent, non pas sur une inférence tirée par lénonciateur, mais sur un état de fait évident sur lequel ne pèse aucune incertitude
= des reprises dantécédents soit verbaux, soit contextuels (au plan syntaxique, ces donc sont placés en tête de tour de parole
« les donc dHybertie : position médiane)
2.1.2. « Se mettre en avant » : une forme de politesse ?
A quoi servent des demandes de confirmation qui, sur le fond, nen sont pas ?
Cf. domaine du phatique :
Le questionneur francophone se considère comme tenu doccuper lui aussi le terrain de la parole, quitte, pour ce faire, à devoir formuler des demandes de confirmation sur des évidences.
«
Le néerlandophone nutilise jamais la demande de confirmation (¹ structures intermédiaires, ¹ questions en SVO)
Þ Ses questions sont directes et vont droit au but (50% dinterrogations partielles vs 20% chez le francophone)
Les donc de reprise introduisant de fausses demandes de confirmation participent de la même stratégie que les requêtes par interrogations totales ou alternatives :
Þ Hors de France, ce comportement est stigmatisé : on reproche au Français daimer se mettre en avant, dêtre arrogant.
Mais : Au fond, cette façon doccuper le terrain de la parole, nest peut-être rien moins ... quune forme de politesse :
- Les interrogations totales et alternatives présentent lavantage de ne pas atteindre linterlocuteur directement sur ses réserves de savoir : il aura simplement à se prononcer affirmativement ou négativement.
- Ne peut-on pas interpréter les donc des fausses demandes de confirmation comme étant des stratégies de ménagement de lallocutaire ?
- Ils apparaissent en début déchange ou lorsque le questionneur passe à un nouveau sujet : éviter de paraître trop direct ou trop brutal (cf. entretien dembauche : mettre le candidat à laise).
ß
= des techniques dabordage (Kerbrat-Orecchioni, 1996)
Þ Fonction : gérer lentrée en conversation et le passage dun sujet à lautre.
Ladoucissement (Kerbrat-Orecchioni, 1996, cf. langlais softeners) se fait de manière particulièrement consensuelle.
« alors
~ daccord
Cf. entretien dembauche : deux parties sont censées sobserver et se jauger
= lart interactionnel du francophone
- culturellement marqué
- susceptible de conduire à des stéréotypes négatifs
ß
Lapprentissage de cet art dépasse la simple question de la maîtrise du code linguistique dune langue.
- Les Français font partie des sociétés dites volubiles.
Mais : Sils occupent tant le terrain de la parole, cest peut-être moins par volonté de se mettre en avant que par souci de ménager lautre.
= politesse négative (cf. loi de modestie, Kerbrat-Orecchioni, 1996) : éviter tout acte menaçant pour lallocutaire)
2.2. Le cas de sinon
Les sinon de notre corpus semblent fonctionner comme des connecteurs.
Mais : Ce mot ne fait jamais partie des listes de connecteurs données par les grammaires.
2.2.1. Occurences de sinon dans notre corpus
Deux exemples :
(I) - et: donc vous habitez à vous habitez à Lambersart ?
- je vais je vais habiter à Lambersart au moins à la fin de septembre
- donc sinon par rapport euh: à la rémunération je pense que vous avez vu un petit peu ce quon proposait(II) - donc pour en revenir eu à la rémunération euh un D.U.T. euh: ne justifie pas: pour vous euh: une rémunération de quatre mille euh trois cent cinquante francs pour dix-neuf heures ?
- si pour moi elle: ça ça quatre mille trois cent cinquante francs est justifié = mais euh: lindice deux cent quatre-vingt sept ne correspond pas euh au diplôme D.U.T. = =
- bon daccord = bon = bien = =
- sinon vu de: de votre curriculum vitae = ben moi = je parle en tant que président de C.A. = je pense que vous avez toutes les qualités requises
~ donc, mais et alors :
2.2.2. Valeur sémantico-discursive des sinon de notre corpus
A quelle partie du discours appartient sinon ?
Hanse : conjonction, préposition ou adverbe
«
Dans notre corpus : adverbe (possibilité de paraphrase par autrement)
¹ enchaînement entre propositions
¹ du côté de la construction textuelle, voire énonciative
= ~ cela dit
Trois exemples habituellement considérés par les grammaires :
(35) Dépêche-toi, sinon nous serons en retard.
(36) Je nai rencontré personne, sinon un veilleur de nuit.
(37) Il a du talent, sinon du génie.
- Trois emplois de nature grammaticale différente
- Au plan sémantique : Interprétation rétrospective de lélément précédent vu sous langle dune assertion négative.
(35) Dépêche-toi, sinon nous serons en retard.
(36) Je nai rencontré personne, sinon un veilleur de nuit.
(37) Il a du talent, sinon du génie.
- Pour un même prédicat, à côté de lassertion affirmative p, sinon ouvre la possibilité dune assertion négative ~ p qui, par le fait même de son existence, contribue à renforcer la valeur de vérité de lélément (q) introduit par sinon, q restant toujours vrai, que p soit asserté affirmativement ou négativement.
Remarques :
- Lorsque le lien établi par sinon nest pas de lordre de la condition exclusive (Charaudeau, 1992) : les deux éléments reliés entretiennent une relation de nature scalaire (35-36-37).
- Lorsque sinon est utilisé en combinaison avec du moins : le parcours de léchelle se fait en sens descendant, mais le rapport de type scalaire se trouve préservé.
(38) Il a sinon du génie, du moins du talent.
- Lorsque sinon fonctionne comme dernier élément dun parcours : effet de liste
- Les sinon des formules de clôture de lettres :
(39) Sinon rien de spécial
= interprétation rétrospectivement non événementielle des différents événements racontés précédemment, comme si la qualité événementielle était susceptible dêtre assertée tant affirmativement que négativement
ß
Deux valeurs fondamentales dun point de vue énonciatif :
1) Introduction dune assertion négative : la marque dune attitude discursive du type : le chapitre précédent est clos, lassertion négative portant sur le fait même de dire.
2) Dernier élément dune liste : clore le questionnement / introduire un dernier sujet et pas le moindre.
ß
Sinon appartient à la classe des connecteurs (= une classe de mots qui ne peut être analysée sans une prise en compte des conditions mêmes de production de lénonciation).
Conclusion
p.ex. : les thématisations par interrogations partielles
p.ex. :
- les formulations dalternatives
- les donc de reprise introduisant des demandes de confirmation à caractère purement phatique
= souci constant doccuper le terrain de la parole de façon à ce que lallocutaire soit le moins possible atteint sur son territoire
01/08/00